Interview parue dans la version papier de WANKR (N°1 Novembre 2016)

Medialab93. Un ambitieux projet consistant à créer un incubateur regroupant divers médias et créatifs urbains basé dans le 93. Rencontre avec Erwan Ruty, militant associatif de longue date initiateur de ce projet.

Une petite présentation?

Je me présente, Erwan Ruty, je suis le responsable opérationnel de Presse & Cité qui est une association qui a été créée en 2008. C’est un réseau de médias implantés dans les banlieues, qui fait de l’événementiel, de la formation pour les médias de quartiers qui voudraient se développer, donner une meilleure image de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont. Bien sûr on produit pas mal de contenu, beaucoup moins depuis quelques mois car on est sur pas mal de projets, mais on en a fait beaucoup, à une époque on avait jusqu’à une trentaine de collaborateurs. Des pigistes et des salariés permanents. Une expérience qui a maintenant 8 ans et moi ça fait 20 ans que je travaille dans les médias implantés dans les banlieues. Du journal Pote à Potes en 96, le premier mensuel dédié aux quartiers, Respect Magazine début 2000, différentes expériences au sein de municipalités de Seine saint Denis, Ressources urbaines la première agence de presse dédiée aux banlieues en 2005. Voilà un peu mon parcours..

Tu planches actuellement sur un projet prometteur appelé Medialab93. Peux tu nous en parler?

Alors Medialab93, c’est l’aboutissement de ces 20 ans d’expérience des médias implantés dans les banlieues. C’est lié au fait que ce projet, dont je vais parler juste après, vient après que l’on se soit rendu compte, au moment du trentième anniversaire de la Marche pour l’égalité en 2013, que les médias dans les banlieues vivaient la fin d’un cycle. Il y a eu un premier cycle qui était du milieu des années 90 jusqu’à 2005, c’était je dirais, la presse classique : le magazine print traditionnel qui parlait le mieux des quartiers comme le faisaient RER, Radikal et d’autres plus associatifs, plus engagés, comme Pote à Potes et quelques autres comme Fumigène etc. Il y a eu ensuite une deuxième phase, qui a émergé en 2005 autour du numérique, comme le blog, lié à la fois par ces nouveaux outils, parce que d’une certaine manière, cela permettait à des gens qui n’avaient pas fait d’étude de journalisme, n’ayant pas forcément beaucoup de moyens, de créer et de parler d’eux-mêmes, de leur ville, de leur quotidien, de parler de ce qui se passait dans les quartiers, alors que la presse traditionnelle ne leur donnait pas l’opportunité de le faire.

On s’est rendu compte (…) que les médias dans les banlieues vivaient la fin d’un cycle.

Cela a été un tournant…

Au moment des émeutes de 2005, il y a eu une envie de s’exprimer énorme dans toute la France. D’ailleurs des moyens sont arrivés, par les pouvoirs publiques pour que les gens s’expriment. Ensuite, depuis l’émergence des réseaux sociaux, les gens n’ont plus spécialement envie de créer des blogs ou des magazines print traditionnels, mais plutôt envie de s’exprimer tout azimut. Un jour blogueur, le lendemain vidéaste, le surlendemain, écrire un morceau, le jour d’après, monter une boîte ou une association, enfin bref, on a remarqué que maintenant que les jeunes qui ont entre 25 et 35 ans, sont des jeunes qui ont un parcours extrêmement original, très créatif avec une expérience nouvelle et sur plein de supports différents. Donc on a une énergie nouvelle qui est en train d’émerger. Le Medialab93 veut rendre compte de cette créativité nouvelle. Ce sont des gens qui ont un parcours souvent cabossé mais souvent très imaginatif, des parcours qui ne sont pas linéaires, pas traditionnels, qui n’ont pas forcément fait de formations. Donc le Medialab voudrait réunir à la fois des rédactions de médias issus des quartiers, de gens qui travaillent dans la formation, dans le numérique, dans la création, dans le but de mettre en place des formations mais aussi des coworkers qui occuperaient des espaces un temps plus ou moins long. Qui auraient la possibilité de développer leurs projets, de monter leurs entreprises ou leurs associations, voire même proposer du contenu aux médias résidents.

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Justement, les résidents permanents qui sont ils exactement?

Cela peut être à la fois des médias issus des quartiers, des rédactions comme Afriscope, Fumigène, Streetpress ou la ZEP (1), des gens issus du numérique comme Simplon.co ou Banlieue Créative, qui forment aux métiers de la création audiovisuelle et digitale. Des gens assez variés qui ont pour caractère commun, d’être à la fois dans le monde de la création, à la fois jeunes, émergents et qui très souvent, travaillent dans les quartiers. Voilà pour leurs caractéristiques communes. Toutes ces entités cherchent un nouveau souffle et d’une certaine manière ressentent le besoin de se réunir pour vivre une expérience commune et être enfin visibles par les autres médias, par des financeurs, et les décideurs. Un besoin de mutualiser leurs énergies. Ils ont besoin d’inventer des outils communs comme des régies pub communes par exemple, monter des événements ensemble, des formations. Bref, être plus forts.

Toutes ces entités cherchent un nouveau souffle et ressentent le besoin de se réunir pour vivre une expérience commune.

Quel est le modèle économique du Médialab?

Il est hybride comme tous les modèles qui émergent aujourd’hui dans les quartiers ou hors des quartiers. Un modèle qui compte sur la location d’espaces de travail, que ce soit pour les résidents permanents ou les coworkers, d’événements qui seront organisés, comme des projections de films par exemple. Egalement des modules de formations d’accompagnement à la formation de création d’entreprise, le financement de projet, la réalisation cinématographique etc. La structure fera aussi appel au financement de sponsors et de mécènes ainsi qu’au financement public. Notre expérience de 20 ans nous a prouvé qu’en général les plus risquophiles en France sont les décideurs publiques. Ce sont eux qui amorcent les pompes et font en sorte que les projets qui avaient du mal à trouver des financements auprès des banques et les financeurs privés, puissent exister. Ensuite, les banques et le privé prennent le relai. On a souvent fonctionné avec ce modèle. Ce sera au démarrage. On espère que les sponsors et les mécènes suivront. On est conscients que ces gens ne sont pas des imbéciles et ils savent qu’aujourd’hui les tendances de demain naissent souvent dans les quartiers populaires.

Quels types d’événements seront prévus au sein de la structure?

Plein d’événements sont prévus, car les frontières entre l’activité médiatique, entre l’activité culturelle, la communication sont de plus en plus estompées, donc il faut se rendre compte que ce qui anime ces médias là, ce n’est pas uniquement de produire du contenu. Ce qui les anime, c’est faire se rencontrer les gens. De mettre en contact différentes populations, de différentes origines, qui ont parfois une trajectoire commune, donc qui ont envie de contribuer à façonner la société française du 21ème siècle de manière un peu transfrontières. Hors des ghettos, hors des clichés. Cela se fera par le biais de rencontres, d’expos, de débats etc. De faire en sorte que tout ce bouillonnement soit possible. Sachant que ce lieu, qu’il soit à Pantin, à Montreuil ou à Saint-Denis ou porte d’Aubervilliers (les 4 lieux que l’on a identifiés comme étant possibles), sont des lieux où le Medialab93 ne sera pas seul. Des structures où d’autres entités sont déjà présentes. Impliquées dans la culture, les médias et la communication ou dans la publicité. L’idée c’est qu’il puisse y avoir une synergie entre les gens du Medialab et ces autres acteurs qui ont déjà une visibilité importante depuis longtemps. On espère à la fois bénéficier de cette «aura» et échanger avec eux.erwan-ruty-interview2

Mais pourquoi une implantation dans le 93?

Le 93, parce qu’on pense que d’une certaine manière c’est là qu’il y a le plus de créativité ces 20 dernières années dans la culture populaire française. Et puis il se trouve qu’un certain nombre d’entre nous y travaillent depuis un certain temps et c’est là que les 4 lieux que nous avons identifiés sont implantés. On n’a pas spécialement cherché à être implantés dans ce département, c’était un peu notre ADN, c’était un peu notre historique. Il se trouve que dans le cas du Grand Paris, le 93 deviendra le cluster, le Hub (selon la terminologie en vogue) de la culture. Il se trouve qu’effectivement, il y a beaucoup d’effervescence dans ce département. Et c’est là que vont venir se greffer de nouvelles structures. Il y a une réalité culturelle existante, un dynamisme démographique, créatif et de plus en plus un dynamisme économique réel. C’est un département d’avenir. Nous on y est et on veut y être encore plus!

Quand est prévu le lancement?

Si tout va bien, ce sera pour début 2017. Il reste encore quelques ajustements et négociations à mener. Quel que soit le lieu où on s’implantera, tout n’est pas encore bouclé mais a priori janvier 2017.

(1) Zone d’Expression Prioritaire

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