Lorsqu’un vétéran du graffiti vandal sur trains et métros se met à table, c’est une tripotée d’anecdotes et de dossiers qui refont surface. COMER OBK nous en parle dans son dernier livre retraçant plus de 30 ans de vandalisme s’entrechoquant avec sa vie personnelle.

Salut, alors si tu peux commencer par te présenter…
Salut, alors je suis Comer du groupe OBK. Ça fait une trentaine d’année que je fais du graffiti… Qu’est ce que tu veux savoir d’autre?

Ok. Pourquoi es tu là alors?
Parce que je sors un livre. Mon deuxième. J’en ai sorti un il y a sept ans de ça qui s’appelait Paris City Graffiti, là je sors mon deuxième livre qui s’appelle Marqué à vie – 30 ans de graffiti Vandal. C’est un livre qui va peut être surprendre les gens. Car c’est un récit autobiographique où je raconte mon parcours, mon histoire et celle de ceux qui m’ont entouré ou les déboires que j’ai pu avoir avec la justice.

Au départ c’était plutôt une « thérapie » provoquée par mon arrestation en 2002. J’ai commencé à le faire comme ça, enfin c’est ma femme qui m’a soufflé l’idée d’écrire. Il fallait que je me livre.

J’allais justement te poser la question. Quel a été l’élément déclencheur?
L’élément déclencheur c’est ça en fait. Je me fait arrêter en 2002…

Pour des problèmes liés au graffiti…
Oui en fait il y a eu une grosse enquête qui s’est faite à Paris sur le graffiti dit vandal à partir de 2001. Particulièrement pour des histoires de métros et de trains peints. Je faisais donc partie des personnes recherchées. Une grosse enquête vu qu’il y a eu une bonne soixantaine de personnes interpelées dans cette affaire. Des personnes de différents groupes dont les plus actifs à l’époque. Je me fais attraper, je termine en garde à vue…

Le procès s’est terminé en 2012 donc le bouquin s’est réellement bouclé à ce moment là.

Le lendemain, je prends les transports en commun (malgré l’interdiction suite à cette affaire), j’ai toujours un marker sur moi, donc forcément c’est un peu compliqué, je ne peux pas m’empêcher. Suite à ça, ma femme me voit rentrer le soir tout tremblant, en sueur. Elle me dit : « Tu ne peux plus tagguer, c’est plus possible. » Elle me tend un cahier. « Exprime toi sur des cahiers! Ecris, fais des tags, j’en sais rien… » Donc je dessine, je taggue sur cahier, mais très vite, ça ne me convient pas donc je reprends le vandal. C’est alors que ma femme insiste pour que je raconte tout en écrivant. Je lui réponds que je ne suis pas écrivain, mais elle insiste sur l’aspect thérapeutique de la démarche. Autant je suis bon en rédactionnel, mais l’orthograhe, c’est une catastrophe!

C’est pas grave ça!
Elle me dit comme toi : « c’est pas grave! Vas y essaie ! » Donc dans un premier temps c’est un peu compliqué d’écrire parce que t’es un peu face à une page blanche quoi. Du coup je me suis dis : ok, je vais commencer par le début! Histoire d’expliquer comment j’en suis arrivé là, pourquoi je fais du graffiti. C’est un peu une étude « sociologique ».

C’est venu tout seul après. J’ai commencé à écrire les premières lignes avec mes débuts à Paris, mes problèmes avec mes parents, les engueulades à la maison, mon père qui me battait etc. Du coups j’enchainais. Il a fallu faire un tri, mes idées venaient comme je parle.

Oui ça devait être assez décousu au départ.
J’ai vraiment structuré afin d’en faire un vrai récit en fait. Donc en 2006 il était quasiment fini. En fait j’attendais la fin de la procédure judiciaire pour le lancer. Comme ce procès a été assez médiatisé, je voulais bénéficier de cette exposition pour sortir le livre. Finalement je ne l’ai pas senti comme ça donc j’ai renoncé. Le procès s’est terminé en 2012 donc le bouquin s’est réellement bouclé à ce moment là. Mais j’ai relâché la pression sur ce projet afin de le laisser mûrir et apporter quelques touches supplémentaires. J’ai continué à écrire car d’autres choses se sont passées entre temps, notamment mon amitié avec mon meilleur pote, qui m’a balancé. Donc j’ai continué à écrire. Je l’ai faire lire à une personne, puis une autre. Les retours étaient les même : « Faut le sortir ce bouquin! »

Du coup ça m’a encouragé et j’ai décidé de le sortir. C’est le moment. On est dans une ère où le graffiti est changeant. Ça devient l’art contemporain d’aujourd’hui.

Oui le graff est considéré comme l’un des derniers grand mouvement artistique…
Exactement. Je pense qu’avec le parcours que j’ai, même si c’est pas fini, c’est le bon moment pour le sortir. Personne n’a réellement sorti de récit sur le graffiti. Il y a eu quelques projets mais surtout des biographies photo…

Ou des films!
C’est vrai! Effectivement il y a eu des films de faits. Mais dans tout ce que j’ai vu jusque là, rien de transcendant. Bref mon bouquin est introspectif, biographique et par certains aspects sociologique. Je me penche sur différents courants culturels, les mouvements qu’il y avait à l’époque… La deuxième génération de graffiti artists dont je fais partie …

Celle là c’est ma vérité puisque c’est moi qui l’ai vécue. Les personnes concernées par cette vérité la verront peut être d’un autre œil.

Génération qui correspond à quelle période?
Pour moi la seconde génération c’est 85 à 90, la 1ère génération serait plutôt entre 82 et 85. Certains disent 83… La seconde génération était beaucoup plus animée par le tag. Paris était cartonnée, la banlieue idem. C’était le gros buzz. J’appartiens à cette génération! Aujourd’hui on ne prend plus le graffiti comme étant une discipline dépendante d’une culture comme on l’a connu à l’époque. C’est un fait. Aujourd’hui j’inities des mômes au graffiti. Nous on l’a pas connu comme ça mais comme je disait tout à l’heure, le graffiti est en train de changer, je pense qu’il est important de donner des bases à nos jeunes.

Pour en revenir au livre, tu parles de plein d’événements qui te sont arrivés. Quelle a été la partie la plus difficile à écrire?
En fait je n’ai pas eu trop de difficultés à écrire, même si la chose qui m’a le plus touché soit le fait que mon meilleur pote me balance. C’était dur comme sensation mais c’était pas compliqué à retranscrire. Le plus difficile je pense, a été de faire le lien de mon enfance, mon adolescence. Période pendant laquelle j’avais des problèmes avec mes parents, le plus difficile a été de regrouper tous ces détails qui ont fait que je me suis retrouvé à traîner dans la rue, chercher d’autres amis… Un travail introspectif facile à coucher sur papier mais difficile à aborder d’un point de vue personnel. Période où j’ai commencé à gribouiller du papier, puis sur mur, puis quelques années plus tard à cartonner toutes les banlieues etc. C’était intéressant de voir le cheminement et de voir finalement qu’on est nombreux à être passés par cette étape, même si nos histoires sont complètement différentes. Des histoires de graffiti il y en a plein. Chaque histoire est unique. Celle là c’est ma vérité puisque c’est moi qui l’ai vécue. Les personnes concernées par cette vérité la verront peut être d’un autre œil. Je pense aux TPK notamment (groupe de taggers particulièrement violents à l’époque. NDLR) Même si je dis exactement ce qui s’est passé dans les faits, ils le verront peut être autrement.

Il a balancé un bon nombre de personnes (…) Je suis tombé sur ses dépositions, c’est du très très lourd!

Justement par rapport à ça, tu fais forcément des révélations, des anecdotes. Penses tu que cela peut avoir des répercussions sur les personnes concernées?
Je pense que pour la plupart d’entre nous on a muri. C’est à dire que l’on a évolué. Je fais référence aux personnes qui pourraient avoir le plus d’animosités par rapport au livre : Eyone (membre des TPK) qui serait soulé parce que je raconte dans le livre, même si je dit la vérité. Mais encore une fois, je pense qu’il est assez mature aujourd’hui pour reconnaitre que ce sont des choses qui se sont réellement passées. Mais je pense que celui qui aura le plus la haine, ce sera peut être O’Clock (graffeur, personnage clé du fameux procès NDLR). Parce que je déclare publiquement ce qu’il a été dans le cadre de ce procès. Il a balancé un bon nombre de personnes. Il y a d’ailleurs dans le bouquin une petite parenthèse le concernant qui permettra aux gens de juger en toute âme et conscience à quel point il a été loquace. C’était important pour moi car c’était ma punition. Je lui avais dit d’ailleurs lorsque nous nous sommes croisés au procès. Je suis tombé sur ses dépositions, c’est du très très lourd!

Ah ouais quand même!
Oui du super lourd. Un récital! Noms prénoms, adresses, numéros de téléphone de chaque personnes, travail, copines etc. Je n’ai pas tout mis, hein, j’ai gardé un peu de suspense! Bref, il s’est passé 7 ans où on m’a dit que c’était une balance et entre le fait que je tombe sur les procès verbaux. C’est con j’aurais dû t’apporter une copie. En tout cas, pour en revenir à ta question, ce sont les deux personnes susceptibles de dire quelque chose par rapport au livre. J’ai été hyper objectif, je ne fais que relater les faits.

Ton but n’est pas de raviver des vielles rancœurs.
Exactement. C’est vraiment pour faire connaitre l’histoire. A chaque fois que je vois des gens, ils me demandent, ils me posent des questions. En tout cas ça n’a pas été fait par rancœur. C’est important. Pour les gens hors milieux et les autres.

Quel sera le mode de distribution du livre?
Il va y avoir la Fnac dans un premier temps, les bomb shop vont accueillir mon bouquin, les librairies un peu traditionnelles et je suis en train de voir pour les relais H. J’ai un distributeur qui veut bien prendre ça en charge mais ses conditions ne me conviennent pas totalement on va dire. Il se peut que je le fasse en totale indépendance comme j’ai pu le faire avec Paris City Graffiti. Parce que je pense que maintenant on en est capable. On a la possibilité de s’autofinancer…

La façon dont je l’ai écrit (et que je l’ai fait corriger) c’est pour que les gens hors milieu puissent comprendre facilement de quoi il s’agit.

mais c’est vrai qu’on a pas la même force de frappe…
On n’a pas la même force de frappe mais à notre petite échelle, j’ai vendu le premier exemplaire à 6000 exemplaires. Il y a beaucoup de maisons d’éditions qui me disent que c’est énorme. Je ne me rends pas compte, je ne suis pas du milieu…

Je bosse avec certains éditeurs et il est vrai que certains sautent au plafond quand ils atteignent 1500 ou 3000 ventes fermes…
Oui c’est ça. Bon après ce bouquin c’est une autre manière d’aborder le graffiti. D’habitude il s’agit de photos. Là de l’écrit c’est un peu différent. On a un public en face qui n’est pas forcément lecteur. Du moins plus avide de photo (ou de vidéos) que de lecture…

Ca n’a pas été trop compliqué de décrire les sessions vandales et autres?
Oui et non. En fait j’ai les images, étant bon en rédaction, j’arrive à retranscrire assez facilement mon ressenti, les ambiances etc.

C’est assez imagé…
Oui et c’est ce qui a plus à ceux qui ont lu le livre. Ils voient tout de suite un film en fait.

Les films sur le graffiti c’est toujours très compliqué. C’est prévu pour le livre?
(rires) Ça serait tellement bien! Qui sait, peut être…

Marqué à vie

Penses tu que ton bouquin va toucher un public assez large ou uniquement un public lié au milieux graffiti?
Mon but principal, c’est le milieu graffiti. Après le fait de passer par la grande distribution, ça peut ouvrir à un plus large public. Et puis la façon dont je l’ai écrit (et que je l’ai fait corriger) c’est pour que les gens hors milieu puissent comprendre facilement de quoi il s’agit. Tout le monde ne connait pas les codes et usages liés à cette culture. Les 5, 6 personnes à qui je l’ai fait lire, n’ont rien à voir avec le graffiti. C’est ça qui est intéressant.

Question cruciale. Le livre sort sous ton vrai nom ou sous ton nom de tag?
Mon tag. COMER OBK. J’ai toujours été soucieux de séparer ma vie sociale et ma vie d’artiste. Je n’ai utilisé que les pseudo des personnages mis à part pour Fatou Biramah et Didier Morville (joey starr) qui sont des personnages publics.

Le mot de la fin?
Ben, j’espère que le livre sera bien accueilli, parce que c’est pas banal comme projet. Et puis c’est un cap pour moi, car je me dévoile. Et comme personne ne m’attend sur ce terrain là, j’espère en surprendra plus d’un.

 


 

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